La Fièvre blanche: De Moscou à Vladivostok de Jacek Hugo-Bader

Pour ceux qui aiment: Ryszard Kapuscinski

Pour ses cinquante ans, Jacek Hugo-Bader, journaliste polonais à la Gazeta Wyborcza, décide de partir à la rencontre de la Russie de l'année 2007. Avec comme livre de voyage Le Reportage du XXIème siècle, un récit utopiste sur la vie en URSS dans le futur, édité en 1957, Jacek s'embarque dans une traversée de la Russie en plein hiver, de Moscou à Vladivostok, à bord de sa fidèle kruzak, une jeep soviétique UAZ 469. La Fièvre blanche regroupe également des récits de rencontres, récoltés lors d'autres voyages en Ukraine, en Russie ou en Moldavie. 

Je ne me l'explique pas, mais depuis quelques mois, je suis irrémédiablement attirée vers la Russie. Le récit de Jacek Hugo-Bader qui promettait de découvrir une Russie dissimulée derrière le rideau des pétro- et gazo-dollars de Moscou et de Saint-Pétersbourg ne pouvait donc que me séduire. 

La fièvre blanche, qui donne son titre à ce récit, est le délirium tremens qui touche les peuples indigènes de Sibérie, génétiquement plus sensibles à l'alcool que les autres peuples, et qui les pousse à la violence, au meurtre et au suicide. Un titre qui reflète bien le ton de ce livre: plombant, en complète contradiction avec l'URSS merveilleuse du XXIème siècle rêvée par les auteurs du Reportage de 1957. 

Si vous êtes à la recherche d'un récit de voyage, rempli de poétiques descriptions de taiga sibérienne, passez votre chemin. Jacek Hugo-Bader nous emmène à la rencontre des exclus de la réforme post-soviétique. Des séropositifs encore fortement stigmatisés, aux femmes Moldaves victimes du trafic d'être humain, en passant par les veuves des mineurs d'une mine ukrainienne, la lecture de ce livre est loin d'être une partie de plaisir et j'émergeais de ma lecture avec, à chaque fois, un gros poids sur la poitrine. 

Le livre suivant une chronologie plutôt aléatoire et ressemblant plus, au final, à un recueil de chroniques, qu'à un vrai récit de voyage, il serait peut-être bien de picorer dans la Fièvre Blanche quelques rencontres avant de faire une pause, histoire de sortir la tête du brouillard. Il serait toutefois dommage de se priver de ces portraits, profondément touchants et originaux, qui nous montrent une image différente de cet immense pays qui reste encore souvent méconnu. Où pourrez-vous, en effet, apprendre à connaître les nouveaux hippies russes, des chamans aux pouvoirs étranges, une sans-abri au grand coeur, des politiciens de Transnistrie ou encore le nouveau messie sibérien, Vissarion? 

Quelques répétitions m'ont parfois gênée, très vite éclipsées par le talent de Jacek Hugo Bader pour faire vivre cette galerie de personnages digne de la plus sombre cour des miracles. J'ai également trouvé la vision de l'auteur intéressante: en tant que chroniqueur polonais de l'ancienne nation oppressive, on ne peut s'empêcher de lire entre les lignes la dimension politique de ce récit. 

Un ensemble de chroniques passionnant mais qui peut devenir, à la longue, déprimant. Jacek Hugo-Bader aurait probablement pu trouver quelques rayons de soleils lors de son périple, mais a décidé, au contraire, de se concentrer sur ces récits dramatiques de l'ère post-soviétique, en tirant une peinture très noire de la nouvelle Russie à la force incontestable. A lire, mais à petite dose... 

Durant des années, il y avait eu dans le journal des jeunesses communistes un feuilleton décrivant ce que serait la Russie merveilleuse du XXIe siècle. A présent que nous y sommes, 
Jacek Hugo-Bader a décidé de parcourir en jeep, en plein hiver, l'immense empire déglingué qu'est devenue cette terre d'utopie. Parti de Moscou, il vise Vladivostok et veut surtout explorer la Sibérie. Davantage que les ruines d'un régime, ce sont les êtres qui intéressent le reporter polonais. A travers des chemins qui pullulent de bandits armés ou d'agents d'une sorte de kleptocratie généralisée, il gagne des villes et des villages que l'alcool a mis à genoux. C'est ainsi un voyage en grande tragédie, et s'il n'est pas dénué d'humour, il est le plus noir qu'on puisse imaginer : Hugo-Bader nous conduit chez les exclus de l'ère Poutine, les rappeurs, les sans-abri, les malades du sida, les éleveurs de rennes, les chamanes, les mineurs, les anciens hippies rescapés des asiles ou les victimes du trafic d'organes. Les seules personnes qui, durant ce périple de plusieurs mois, lui auront montré un visage franchement joyeux sont les adeptes de Vissarion, "l'un des six Christ russes". La fièvre blanche est le nom que l'on donne à la transe hallucinée qui succède à l'ivresse.
Avant de devenir journaliste du grand quotidien Gazeta Wyborcza, Jacek Hugo-Bader a travaillé dans l'épicerie, le fret ferroviaire, la filière porcine, le conseil matrimonial et la distribution. Durant toutes ces années, il fut membre de l'opposition anticommuniste en Pologne. Spécialiste de l'ex-URSS, il a également fait des reportages à bicyclette en Chine, en Mongolie et au Tibet. Jacek Hugo-Bader est né en 1957.
Je remercie Babelio et les éditions Noir sur Blanc pour cette étonnante découverte. 
HUGO-BADER Jacek, La Fièvre blanche: De Moscou à Vladivostok, ed. Noir sur Blanc, mai 2012, 510p., traduit du polonais par Agnieszka Zuk
HUGO BADER Jacek, Biala gorqczka, ed. Wydawnictwo Czarne, 2009

tous les livres sur Babelio.com

Commentaires

  1. Le démarrage du billet est déjà hautement dangereux (tu parles, j'ai lu Ébènes, un des meilleurs bouquins sur l'Afrique que j'aie jamais lus!)mais pour la suite je ne t'accuse de rien (^_^) en effet j'avais déjà carrément découpé (oups, déchiré) la page du magazine qui parlait de La fièvre blanche, la semaine dernière, car leur article m'avait drôlement donné envie...
    Bon, je suis prévenue, ce n'est pas un livre drôle...

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  2. Livre susceptible d'intéresser Mr, très branché Russie-URSS, etc. ces derniers temps. Il est venu lire ton billet et il confirme son intérêt ! ;-)
    Merci pour l'idée, on note ! :-)

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  3. @Keisha: Ebène m'attend (même en double exemplaire) dans ma PAL depuis quelques temps déjà. Merci du rappel, il faut que je m'y mette! Ici on est aussi dans le récit de voyage plus "journalistique" si j'ose dire. J'ai aimé découvrir ces sujets vraiment originaux mais le tout à la suite est un peu indigeste, surtout si tu as encore les yeux qui brillent suite à ton voyage là-bas. On redescend vite sur terre en lisant Hugo Bader...

    @Canel: Un virus Russie doit être dans l'air en ce moment, j'enchaine les lectures sur le sujet ;-) J'espère qu'il vous plaira. Et si de ton côté, le voyage en Russie te tente moyen, ce livre devrait calmer tout velléité de tourisme ;-) Quoique, un des derniers récits sur le Lac Baïkal donne bien envie.

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  4. J'espère que tu n'en es pas sortie trop déprimée...

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  5. @Alex: Ca va, j'ai réussi à sortir la tête de l'eau, mais c'est clair que ce livre ne donne pas envie d'emménager en Russie ;-)

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