Une pincée de terre et de mer de Dina Nayeri

Pour ceux qui aiment: Lire Lolita à Téhéran d'Azar Nafisi

En 1981, quelques années après la révolution islamique, Saba, onze ans, est emmenée à l'aéroport par ses parents afin de prendre un avion en direction des Etats-Unis. Très inquiète de voir que sa soeur jumelle, Mahtab, ne les accompagne pas, Saba panique devant les contrôles de sécurité et les pasdars (policiers) de l'aéroport. Certaine d'avoir enfin aperçu sa soeur, elle court à sa rencontre mais assiste impuissante à son embarquement avec une femme qu'elle pense être à sa mère. 
Restée seule en Iran avec son père, persuadée d'avoir été abandonnée par sa mère et sa soeur qui vivent à présent leur rêve américain, Saba grandit dans la société iranienne post-révolutionnaire avec la conviction qu'elle retrouvera un jour Mahtab. Un espoir qui constitue, en dehors de ses amis d'enfance, Reza et Ponneh, sa planche de salut dans une société islamiste qu'elle arbore. Alors quand on essaie de lui faire croire que les deux sont mortes un jour d'été 1981, Saba se réfugie dans un conte mi-persan, mi-série américaine sur la vie de sa jumelle en Amérique. 

Premier roman de l'auteur Dina Nayeri, qui a quitté l'Iran pour les Etats-Unis à l'âge de dix ans, Une pincée de terre et de mer est une lecture surprenante. Prenant le contre-pied de beaucoup de romans sur l'Iran post-révolution très politiques, Dina Nayeri choisit comme point de départ le lien très fort entre deux jumelles et entre trois amis d'enfance pour parler, en toile de fond, de l'Iran des années 90. Le résultat est ainsi assez déroutant: à la lecture de ce roman, on n'a pas l'impression que la dénonciation des injustices de cette société soit le propos principal, Saba refusant en effet tout militantisme pour se consacrer entièrement à son rêve américain; mais certains épisodes de l'histoire traitant des souffrances des femmes et du manque de liberté en Iran agissent comme des claques à l'impact démultiplié, à l'image de la pendaison de cette jeune femme ou du passage à tabac de cette autre.. 

"Mustafa savoure certainement cette occasion de battre ainsi une jolie fille. Cela confirme quelque chose que Saba a saisi il y a longtemps: les pasdars ne haïssent pas tant l'indécence que leurs propres pulsions. Chaque jour, ils imaginent une nouvelle forme de cruauté - des règles déconcertantes, des actes de torture, des meurtres en pleine nuit - qui lui donne envie de fuir, de quitter l'Iran, de se laver les mains de la puanteur de la mer Caspienne et de ne plus jamais rien avoir à faire avec tout ça. L'Iran est un pays fini. Quand Mustafa sera vieux, comprendra-t-il qu'il a un jour passé une fille à tabac simplement parce qu'il ne pouvait rien contre sa beauté? Une foutue paire de chaussures. La bonne blague." p. 134

Par petites touches donc, Dina Nayeri nous fait découvrir le quotidien d'un petit village rural du nord de l'Iran. Avec beaucoup de retenue, peut-être due au statut d'émigrée de l'auteur, elle nous parle des difficultés de Saba, fille d'une famille chrétienne éduquée, obligée de dissimuler ses croyances. Mais l'auteur évoque également les belles traditions de l'Iran, le rôle des conteuses, les réunions autour du korsi, la solidarité entre les femmes et mères de substitution de Saba et son amitié pour Ponneh et Reza. On ressent ainsi une bonne dose de nostalgie à la lecture de ce roman pour un pays et des traditions en voie de disparition. 

J'ai eu un peu de peine à rentrer dans le roman au début, dont les premières centaines de pages sont un peu fouillies et très focalisées sur Mahtab et la vie américaine inventée de cette dernière. La suite m'a paru plus fluide car plus centrée sur l'Iran et le vécu de Saba. Le mélange entre "fables" et réalité devient du coup plus clair. On perd parfois le fil du récit, entrecoupés de quelques opinions des "mères" de Saba ou d'une docteure amie de sa vraie mère disparue, mais le tout se lit avec plaisir et intérêt. 

Un premier roman qui aurait probablement pu être raccourci et qui n'est pas sans défaut notamment au niveau de la construction, mais dont j'ai aimé le point de vue original, permettant de parler de l'Iran; non seulement des dérives politiques actuelles mais aussi du charme de ce pays aux traditions si riches, de l'amour et de l'amitié qui rendent le quotidien plus acceptable. Une belle découverte!


Les jumeaux ont le même sang dans les veines et la même destinée, disent les anciens. Saba a neuf ans quand éclate la révolution islamique. Chaque jour est fait de contes et de sucreries de ses tantes, de visites des imams à son père, notable chrétien et discret, et de cigarettes fumées en cachette avec ses amis. Elle en est persuadée, sa mère et sa soeur Mahtab ne sont pas mortes ce jour de 1981 où elle les a perdues de vue à l'aéroport de Téhéran : elles sont aux Etats-Unis, à une pincée de terre et de mer.
Saba grandit au rythme des aventures américaines de sa jumelle, leur donne corps et âme, reflets de ses propres aspirations. Aux tchadors noirs répondent les grandes études, au mariage forcé les histoires d'amour tumultueuses, à la soumission la question stimulante de l'intégration. Saba se vit ici, où elle s'est coulée sans heurts ni révolte dans le quotidien de son village, et là-bas, où Mahtab l'attend, de l'autre côté du miroir.

Dans ce premier roman à l'écriture envoûtante, Dina Nayeri joue avec la narration, les personnages, les thèmes de la mémoire et de la destinée. Elle nous montre aussi que l'imaginaire et le récit sont les derniers remparts de la liberté contre la folie. Une voix ensorcelante qui mêle la mélodie des contes orientaux à la prose occidentale moderne.

Je remercie Babelio et les éditions Calmann-Lévy pour l'envoi de ce livre dans le cadre de l'opération Masse critique. J'en profite également pour féliciter l'éditeur pour la très belle et poétique couverture. 

NAYERI Dina, Une pincée de terre et de mer, ed. Calmann-Lévy, mai 2013, 480p., traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois. 
NAYERI Dina, A Teaspoon of Earth and Sea, ed. Riverhead, janvier 2013, 432p. 





Commentaires

  1. Finalement, on sait peu de chose des traditions de ce pays. la faute aux révolutions, malheureusement.

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  2. @Alex: Oui, on ne connait finalement que la partie sombre du pays, alors que l'histoire, la littérature et la tradition iraniennes sont très riches. J'ai prêté ce livre aujourd'hui-même à une amie iranienne. Curieuse de voir ce qu'elle en pensera...

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