Le polygame solitaire de Brady Udall




Pour ceux qui aiment: Le spectacle The Book of Mormon de Trey Parker, Robert Lopez et Matt Stone (l’équipe de South Park)

Avec Le polygame solitaire, Brady Udall nous invite à faire la connaissance de Golden Richards, géant lourdaud et plus que débordé. Comment en effet concilier ses convictions religieuses et la nécessité d’un important  mandat pour son entreprise de bâtiment : la construction d’une maison close ? Comment assister au concert, aux matchs et aux anniversaires de tous ses enfants, tout en répondant aux désirs de ses femmes alors qu’on travaille à plusieurs centaines de kilomètres ? Car Golden est loin d’être l’homme marié et simple père de famille qu’il souhaite présenter à la femme qu’il vient de rencontrer et auprès de laquelle il se sent si bien, si normal. Non, Golden est un polygame mormon, marié quatre fois et père de 28 enfants, qui jongle entre trois maisons et les obligations qu’il a en tant que figure de sa communauté. Et pourtant, au milieu de cette tribu, Golden se sent extrêmement seul et perdu.  

Il y a des livres que l’on commence plutôt enthousiaste mais qui très vite nous impose une lecture pesante (c’est le cas de le dire avec la version broché), un livre qu’on lit parce qu’on ne déteste pas et qu’on a envie de connaitre la fin, mais sans enthousiasme. Et quand le livre en question fait plus de 700 pages, on a l’impression qu’à la vitesse de deux pages par jour, on n’en arrivera jamais au bout. J’avais ressenti cela une fois déjà, avec Guerre et Paix de Tolstoi, où seule une centaine de pages vers les 2/3 du livre m’avait redonné un peu d’entrain. 

Avec Le polygame solitaire, débuté dans le cadre d’une lecture commune, j’ai  vraiment eu de la peine à accrocher initialement. Je trouvais Golden mou et pas franchement attachant, la construction du livre m’embrouillait, Rusty, un des enfants de Golden, m’énervait plus qu'il ne m’attendrissait et je n’arrivais à « connecter » qu’avec Trish, personnage peut-être le plus consensuel du livre.

J’ai finalement décidé de laisser reposer le truc pendant quelques semaines, au lieu de continuer mon chemin de croix. Et puis, ô miracle !, à la reprise de ma lecture, le charme a commencé à opérer. Tout à coup, j’ai compati avec Golden, qui derrière son imposante stature de patriarche, traine une solitude et un sentiment d’impuissance touchants face à cette famille au bord de l’implosion; Rusty, au lieu du gamin turbulent et casse-couilles est devenu un enfant en quête poignante d’un peu d’attention ; et Beverly, directrice en chef de cette grande famille, laisse apparaitre quelques belles fêlures. C’est comme si tout à coup, à mi-parcours, tout se mettait en place après une laborieuse présentation, et que la complexité et le côté attachant de chaque personnage se révélait enfin. 

J’ai ensuite fini ma lecture avec grand plaisir. J’ai ri aux péripéties de Golden, passant du chewing gum mystérieux, à sa découverte des caves souterraines. J’ai rêvé avec Trish et June d’un avenir plus simple et j’ai souffert avec Rusty et Glory. J’ai également beaucoup aimé la mise en parallèle de cette famille explosive avec l’histoire des essais atomiques américains. 

Au final, je ne peux que féliciter l’auteur d’avoir réussi à traiter d’un sujet délicat (la polygamie) avec une bonne dose d’humour, d’originalité et de finesse, riant de la situation sans cacher les difficultés et absurdités de ce mode de vie… Le tout en évitant en plus de porter un jugement catégorique et moral sur l’affaire. Un beau numéro d’équilibriste! Brady Udall réussit également à jongler avec une galerie de personnages impressionnante, en se concentrant sur quelques figures de la famille, laissant les autres en périphérie, mais conservant cette impression de fourmilière pour le lecteur. Après un temps d’adaptation, j’ai plongé avec plaisir dans ce tourbillon d’enfants et de revendications familiales.

Il y a sans aucun doute des longueurs, et vu la peine que j’ai eu à entrer dans le livre, je ne serais pas surprise que cette lecture en décourage plus d’un. Mais voilà, dans mon cas, c’est une histoire qui finit bien vu que je suis passée de la presque torture, au simple bonheur. Comme quoi !  

Après Le Destin miraculeux d'Edgar Mint, Brady Udall raconte l'histoire exceptionnelle d'une famille non moins exceptionnelle. À quarante ans, le très mormon Golden Richards, quatre fois marié et père de vingt-huit enfants, est en pleine crise existentielle. Son entreprise de bâtiment bat de l'aile, son foyer est une poudrière minée par les rivalités et les menaces d'insurrection. Rongé par le chagrin depuis la mort de deux de ses enfants, il commence sérieusement à douter de ses qualités de père et de sa capacité à aimer. Golden Richards, tragiquement fidèle à ses idéaux, se sent seul. Mais dans le désert du Nevada, il va découvrir que l'amour est une mine inépuisable. Porté par une verve aussi féroce qu'originale, Le polygame solitaire nous parle avec humour du désir et de la perte, de la famille et de l'amour. 

A l’origine une lecture commune avec Tiphanie et Canel, que je termine avec beaucoup de retard. Merci pour cette LC en très très différé ;-)

UDALL Brady, Le polygame solitaire, ed. Albin Michel, mars 2011, 735p., traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Lederer
UDALL Brady, The Lonely Polygamist, ed. W. W. Norton & Company, mai 2010, 602p.

Commentaires

  1. je l'ai lu mais sans éprouver le même plaisir que toi, je crois que j'avais trop aimer Edgar Mint

    RépondreSupprimer
  2. Au contraire, j'ai adoré ce livre du début à la fin!!! J'avais lu Edgar Mint avec plus de difficultés, mais adoré son recueil de nouvelles.

    RépondreSupprimer
  3. Il est dans ma LAL depuis sa sortie mais pour l'instant, je sens que je ne suis pas disposée. Je ne doute pas que ça me plaira mais il faut que je choppe le bon moment pour être connectée au livre. Des fois on le sent quand c'est le bon moment.:)

    RépondreSupprimer
  4. @Dominique: J'ai Edgar Mint dans ma PAL depuis sa sortie en poche. Ma soeur l'avait lu et avait aimé, sans plus. Du coup il traine dans ma bibliothèque depuis plusieurs années. La lecture du Polygame m'a redonné envie de le lire et j'espère être, comme toi, encore plus séduite...

    @Keisha: Je n'arrive pas à dire si la première partie du livre m'a ennuyée parce que ce n'était pas le bon moment, ou parce que ça ne me plaisait pas tout court. Il ne me semble pas que le style ou le rythme change vraiment à mi-parcours, à moins qu'il suffisait de quelques événements pour que les personnages commencent à me toucher. Je crois que j'ai vraiment commencé à aimer le livre à partir des passages sur l'arme nucléaire... A tenter pour Edgar Mint, au moins si je m'ennuie au début, j'essaierai de persévérer...

    @Clara: Il me semblait avoir lu plusieurs critiques mitigées mais c'est un retour plutôt positif jusqu'ici dans les commentaires...

    @A Girl: Je ne peux que te conseiller d'attendre le bon moment. J'ai tellement peiné sur le début et il a suffit que je laisse tomber le truc pour le reprendre plus tard sans ce sentiment d'être forcée pour que tout roule. Curieuse de connaitre ton avis par contre. Il y a un côté barré qui, je pense, pourrait te plaire mais le tout est assez lent aussi...

    RépondreSupprimer
  5. Cela m'est arrivé aussi comme toi, un livre qui me tombe des mains pendant un long moment, on le laisse quelques jours, et on décide de lui donner une dernière chance et tout à coup la magie est là et on adhère totalement... ça m'a fait ça pour un livre de Milena Agus et dernièrement pour "Les vies désaccordées" !! 735p je ne me sens pas le courage pour l'instant, d'autant plus que d'autres pavés m'attendent encore sur ma PAL récente(Cloud Atlas et Une femme fuyant l'annonce). Gros bisous Zarline, j'espère que ta rentrée s'est bien passé. Bonne semaine

    RépondreSupprimer
  6. Finalement ce qui compte c'est que tu aies réussi à en tirer quelque chose, je suis tout à fait d'accord sur les quelques longueurs. C'est la couverture du broché qui m'avait en partie donné envie de lire ce roman, je la trouve vraiment très belle.

    RépondreSupprimer
  7. Comme toi, au départ, je craignais un peu de le lire. Et puis finalement, j'ai bien aimé.

    RépondreSupprimer
  8. J'ai peiné aussi, sur ce livre, mais mis un chouïa moins de temps que toit à le liquider ! ;-)))
    Bcp aimé l'histoire du chewing-gum ! :-)

    RépondreSupprimer
  9. Il y a des longueurs au début mais ensuite, quel plaisir!

    RépondreSupprimer
  10. @L'or rouge: J'ai généralement de la peine à abandonner un livre, même temporairement. Mais je devrais le faire plus souvent car ce n'est pas la première fois que la magie opère, une fois le livre repris après quelques semaines ou mois. Comme quoi, il y a un bon moment pour chaque livre. Cloud atlas est également dans ma PAL, redis-moi si tu te lances, j'essaierai peut-être de t'accompagner...

    @Tiphanie: Oui, beau rattrapage pour ce livre! J'aime moi aussi beaucoup la couverture broché, le poids un peu moins ;-)

    @Alex: J'étais plutôt confiante en fait au début, ce sont les 200 premières pages qui m'ont fait douter... avant de me laisser emporter sur la fin.

    @Canel: Ahem, seulement un chouïa hein! Bon, j'avoue, je l'ai fini depuis plusieurs semaines mais je suis presque aussi lente à rédiger mes billets qu'à lire mes LC ;-) Merci encore pour cette lecture commune, pas sûre que j'aurais laissé une seconde chance à ce roman sans ça...

    @Valérie: Tout à fait d'accord, mais il faut le savoir pour ne pas se décourager sur la mise en place du roman qui fait quand même plusieurs centaines de pages. Un peu comme pour Un autre monde de Barbara Kingsolver, que j'ai failli abandonner au début et qui m'a enthousiasmée par la suite...

    RépondreSupprimer
  11. J'ai aimé son roman précédent et son recueil de nouvelles, c'est donc naturellement que ce titre a atterri dans ma PAL. J'avais eu une expérience similaire avec "L'hôtel New Hampshire" de John Irving. Pas moyen d'entrer dedans, je l'avais reposé et repris quelques temps plus tard et là, ça a été le coup de coeur.

    RépondreSupprimer
  12. Tout est important dans une histoire : le début comme la fin (et le milieu : j'aggrave mon cas!). Bref, tout cela pour dire, qu'un bouquin qui épuise son lecteur n'est pas foncièrement excellent, à la rigueur juste bon (et encore). Bises

    RépondreSupprimer
  13. Moi qui ai vraiment aimé "Lâchons les chiens" et "Le destin miraculeux d'Edgar Mint" et qui me faisait une joie de découvrir ce roman-là, le début de ton commentaire m'a fait peur ! Il ne me reste plus qu'à le lire pour me faire ma propre opinion...

    RépondreSupprimer
  14. @Manu: J'ai Le destin... dans ma PAL depuis des lustres mais ce polygame me tentait plus et j'ai donc commencé par là. Je suis assez curieuse de découvrir ses nouvelles. Ayant trouvé que l'auteur mettait "trop" de temps à mettre en place son intrigue, je me demande comment il se débrouille sur un format court. Pas lu L'hôtel New Hampshire, mais je note qu'il vaut la peine de persévérer, au cas où...

    @Philisine: Pas faux, en même temps, de nombreux livres ont des longueurs et ça ne les empêchent pas de toucher profondément leurs lecteurs... Je n'aurais pas mis de coup de coeur pour ce livre à cause de la peine que j'ai eu à y rentrer, mais je pense qu'il vaut quand même la découverte.

    @BlueGrey: Et j'espère vraiment qu'il te plaira. Je crois que j'avais lu des avis un peu similaires sur Le destin miraculeux... Je pense que l'auteur a un monde singulier qui peut laisser certains lecteurs sur la touche. J'ai réussi à rattraper le cortège et si tu as déjà aimé les oeuvres précédentes de l'auteur, tu devrais y avoir un place aussi. Tiens-moi au courant!

    RépondreSupprimer
  15. "un livre qu’on lit parce qu’on ne déteste pas et qu’on a envie de connaitre la fin, mais sans enthousiasme. " Tu décris bien un embarras de lecteur qui est assez fréquent :-)
    Lorsqu'il y a un miracle après une pause de lecture, il me semble que tout tient à l'état d'esprit du lecteur, des circonstances qui lui permettent de se fondre dans le récit ou pas ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je me force souvent à finir un livre. Je dois avoir un blocage pathologique, impossible d'abandonner un livre définitivement en cours de route, je me dis toujours qu'une lueur de génie peut survenir sur la fin. Ce qui est effectivement arrivé avec ce polygame. Du coup, ça va pas m'aider à guérir ;-)
      Je pense effectivement qu'une grande partie de mon ennui initial venait de ma forme du moment. Maintenant, impossible de nier aussi que l'intrigue est un peu lente à se mettre en place...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante

Prix des lecteurs de l'Hebdo 2016: Mon expérience de jurée

Blog-anniversaire: 8 ans déjà!