Absolution de Patrick Flanery

Pour ceux qui aiment: Poussière rouge de Gillian Slovo ou Disgrâce de J.M. Coetzee

Après plusieurs années passées aux États-Unis, Sam Leroux décide de rentrer en Afrique du Sud, son pays natal qu'il a quitté après une enfance difficile. Comment refuser en effet l'opportunité qui lui est offerte d'écrire la première biographie officielle de Clare Wade, la célèbre romancière. Au fil des entretiens, une étrange relation voit le jour entre la romancière et le biographe, chacun tentant de manipuler l'autre afin d'obtenir les informations manquant au puzzle de leur propre passé. Car le choix de Sam comme biographe est loin d'être innocent: il est peut-être le seul à connaitre les événements qui ont précédé la disparition de la fille de Clare, Laura, en 1989.

Il est difficile de résumer ce premier roman complexe qui aborde très justement plusieurs thèmes forts et percutants. Absolution regroupe en effet cinq récits, qui se recoupent et se contredisent pour, au final, offrir au lecteur une plongée étourdissante dans la vie et l'histoire de l'Afrique du Sud.

Sans perdre son lecteur, Patrick Flanery jongle entre le récit de Sam, relatant à la fois ses entretiens avec Clare et son ré-apprivoisement graduel à sa nouvelle vie sud-africaine. Les lettres écrites par Clare à sa fille disparue, tentative désespérée de reconstruire le fil de la disparition de Laura, font également écho au récit plus factuel de l'enfance de Sam et de cette tragique année 1989. Enfin, le livre est entrecoupé d'extraits du nouveau roman de Clare (également titré Absolution), qui joue constamment sur la confusion entre confession autobiographique et fiction. 

Une ambivalence qui représente d'ailleurs pour moi le thème central de ce roman. Patrick Flanery présente des versions divergentes de chaque vérité, parmi lesquelles le lecteur doit ensuite démêler le vrai du fantasmé. Le procédé peut être parfois frustrant, car aucun "résolution" ou version objective n'est au final offerte au lecteur. Cela donne un petit goût d'inachevé au roman, défaut largement compensé, à mon avis, par l'ampleur psychologique que cela apporte au récit. J'ai ainsi trouvé que l'auteur réussissait à merveille à garder une tension entre les personnages, à la fois assoiffés de vérité et réticents à livrer leurs secrets. 

Mais Absolution reste également un roman très ancré en Afrique du Sud, offrant ainsi une vision très dure du quotidien post-apartheid de la population blanche du pays, prisonnière d'une surenchère sécuritaire. On retrouve ici, à nouveau, les thématiques de la méfiance et des faux-semblants appliquées aux relations blancs-noirs de la nation arc-en-ciel. J'ai également beaucoup aimé les excellents passages traitant du travail d'écrivain sous l'apartheid et du rôle de la censure. 

"Très simplement, elle [la censure] a agi comme une distraction continuelle. En de pareilles conditions, on ne peut pas se mettre à écrire le matin sans soupeser l’implication de chaque lettre, parce que l’esprit censeur, grammairien et rigoriste, est à la recherche d’un sens jusque dans l’orthographe et la ponctuation. Et c’est là qu’on sait que le censeur a gagné, parce que, en fin de compte, ce qu’il veut le plus ce n’est pas le contrôle total de l’information, c’est que tous les écrivains s’autocensurent." p. 88 

Vous l'aurez compris, Absolution est un livre complet, complexe et confondant. Si l'intrigue tourne un peu en rond dans le dernier tiers, je reste cependant soufflée par la maitrise de l'auteur pour ce premier roman et garderai, sans aucun doute, un oeil sur ses prochaines publications. Cela tombe bien, son nouveau roman, Fallen Land est sorti, il y a quelques mois, avec pour thème, cette fois, les déçus de l'"american dream". Ajout PAL en perspective!

Un fascinant duel littéraire qui tourne au thriller psychologique post-apartheid

En Afrique du Sud, de nos jours, Clare Wade, célèbre romancière connue pour ses positions en faveur des droits de l'homme, rencontre Sam Leroux, jeune universitaire désireux de retracer sa carrière dans une biographie. Parallèlement aux entretiens qu'elle donne à Sam, Clare enquête sur la disparition de sa fille qui a rejoint la lutte armée en 1989. Si le travail de Sam révèle des liens inavouables entre Clare et l'ancien régime d'apartheid, Sam est loin d'avoir tout dit, lui aussi, sur sa véritable identité. Entre ambivalence et faux-semblants, chacun va devoir faire tomber les masques pour entrevoir enfin la part de vérité cachée qui lui manquait.

Acclamé par la presse anglo-saxonne, Absolution revient, à l'aide d'une construction diabolique et d'un suspense infernal, sur des aspects terrifiants de l'histoire de l'apartheid. Interrogeant les notions de culpabilité, de bien et de mal, mais aussi les limites de la démocratie et de la liberté, ce premier roman magistral dévoile toute la complexité de la société sud-africaine contemporaine. Mais, au bout du compte, c'est à la littérature, seule capable de relier l'histoire individuelle à l'histoire collective, qu'Absolution rend un hommage appuyé.   

Merci à Olivier! Très bon choix, même si je ne suis pas sûre que la lecture d'Absolution ait été beaucoup moins traumatisante que celle de Zulu de Férey. 

FLANERY Patrick, Absolution, coll. Pavillons, ed. Robert Laffont, août 2013, 468p., traduit de l'anglais (États-Unis) par Michel Marny
FLANERY Patrick, Absolution, ed. Riverhead, avril 2012, 400p.      

Commentaires

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    1. Merci! Et si tu veux en remettre une couche, je n'ai lu que des avis positifs jusqu'ici sur les blogs, chez Asphodele, Alex - Mot à Mots, Au Pouvoir des mots, etc...

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  2. Comme dirait Valérie.:-) Intéressant mais ça a l'air costaud. Pour l'instant, je réserve mes forces pour le fameux Confiteor.;-)

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    1. Ca se lit en fait assez vite et bien; la complexité est plus dans les thèmes et dans la construction. Garde-le au chaud ;-)
      Et pour Confiteor, il est aussi au menu chez moi, mais je vais enchainer avec quelques lectures un peu moins prise de tête avant de m'y attaquer je pense.

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  3. Un nouveau roman de l'auteur ? Je me laisserai bien tenter.....

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    1. Surtout que les avis lus sur les blogs et la presse anglophone sont encore plus enthousiastes que pour Absolution. Perso, le thème de l'Afrique du Sud me tente plus que celui de l'Amérique, mais je craquerai probablement. Trop curieuse de voir si l'auteur continue sur sa lancée.

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  4. Je le note, pour avoir séjourné en ADS je suis intéressée par cette littérature. En tout cas ton billet donne envie

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    1. Si tu connais déjà un peu l'Afrique du Sud, je pense que tu apprécieras d'autant plus ce roman. Je trouve que l'auteur dépeint très bien l'ambiance, les préoccupations et les mentalités de la population blanche et urbaine de ce pays.

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  5. Il me tente bien, surtout que c'est un pays que je connais peu.

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    1. Ce n'est pas une plongée des plus réjouissante dans la culture de ce pays, mais c'est un roman intense et franchement bien construite. Tu me rediras si tu te lances... (et au cas où, son dernier roman parle des States... peut-être que ça te branchera plus)

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